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Analyse de solo – High Time (Ole Borud)

le 14 mai 2014 Par Alexis

Ole Borud Les services de streaming musicaux ont assurément changé notre rapport à la musique. Peut être pas forcément en mieux, l’auditeur devenant souvent un simple consommateur grisé par cette illusion d’accès infini et blasé par tant de choix. La construction d’une culture musicale personnelle a également évoluée, la collection de disques soigneusement élaborée laissant place aux playlists auxquelles on s’abonne, que l’on partage, que l’on efface. Aujourd’hui, nous écoutons une plus grande diversité de musique, mais le lien qui nous unit à cette musique est peut être moins fort, plus dans la sérendipité et l’instantanée que dans la durée ou la construction patiente. Personnellement, ma copie du Black album chinée dans un carton de brocante aura toujours plus de saveur que ma playlist « Four Horsemen » sur Spotify. Pourtant ce sont les mêmes morceaux !

On a beau reprocher à ces applications la dématérialisation du support physique au profit d’une immense bibliothèque de plusieurs millions de titres parfois évanescente et inconsistante, il faut avouer que les algorithmes de Google Music, Rdio et autres Beats Music (le service lancé par le rapper américain Dr Dre) nous permettent de faire de belles découvertes. Je ne compte plus le nombre de groupes ou d’artistes géniaux dénichés par le truchement du concurrent suédois dont je suis un utilisateur quotidien et convaincu.

Pour preuve, j’étais tranquillement en train de hocher la tête en écoutant Soul with a capital S des californiens de Tower Of Power quand mon regard fut attiré par les recomandations de l’application, et plus particulièrement par un nom à forte consonance scandinave : Ole Børud. Me voilà donc embarqué en un clic vers des territoires funk inconnus mais jubilatoires, tout ça pour seulement 9,99 euros par mois et sans bouger de ma chaise !

Je fais donc connaissance avec ce guitariste/chanteur norvégien qui officia un temps dans des formations de métal pour se diriger ensuite vers une funk moderne que ne renierait pas Maceo Parker ou Jamiroquai. Et je dois dire que le morceau High Time qui ouvre l’album Keep Movin me cloue littéralement sur place, en particulier le très bon solo de fin qui illustre à merveille l’équilibre subtil entre choix des notes, feeling et technique.

C’est donc ce passage que je vous propose d’étudier dans cet article avec un relevé complet sous forme de tablature agrémenté d’une petite analyse harmonique. Tout ce blabla pour en arriver là !

Sans plus attendre, le fameux solo, enregistré par mes soins par dessus la prise originale.

8 mesures bien remplies n’est-ce pas ?

Vous pouvez bien sûr télécharger la tablature de l’extrait relevé par votre serviteur (formats Guitar Pro et Pdf), ou tout simplement cliquer sur l’image ci-dessous et récupérer tous les fichiers.

télécharger la tablature du solo High Time

Analyse harmonique

Ce solo dure donc 8 mesures : une boucle de 4 accords d’une mesure, répétée une fois. La grille est la suivante :

grille_solo_highTime

Voici également une suggestion de voicings pour l’accompagnement :

chords_solo_highTime

  • Si l’on s’arrête un instant sur cette grille, on remarque que ces 4 accords n’appartiennent pas tous à la même tonalité.
  • Dm7 et G7 correspondent à priori aux degrés II et V de Do majeur. Cependant, les phrases lead jouées sur ces 2 accords évoquent clairement la tonalité de Ré mineur. Or, G7 ne fait pas partie de l’harmonisation de la gamme de Ré mineur (c’est Gm qui est le 3ème degré de Ré mineur). Il faut donc trouver une gamme mineur dont la fondamentale est Ré et qui contient la note Si (la tierce majeure de G7). La réponse est le mode de Ré dorien (D-E-F-G-A-B-C). On remarque que les notes qui composent ce mode sont aussi celles de Do majeur, la boucle est bouclée !
    Dans notre extrait, le soliste n’utilise que les notes de Dm pentatonique (D-F-G-A-C, le Si caractéristique est donc absent) mais on peut sans soucis jouer Ré dorien sur ce passage. Ré aéolien (ou Ré mineur naturel, D-E-F-G-A-Bb-C) collera vraiment moins bien. Utiliser une pentatonique plutôt qu’un mode donne donc une couleur très blues-rock à l’introduction du solo.
  • Le troisième accord est E7(#9). Cet accord n’appartient pas à l’harmonisation de Do majeur (ou Ré dorien). Il « déséquilibre » la grille et sert en fait de transition vers le dernier accord. C’est un accord de dominante étranger à la tonalité d’origine qui prend la fonction de Vème degré résolvant une quarte plus haut (ici le mouvement E7 => A7). On appelle cela une dominante secondaire (ou passagère). L’improvisateur fait ici un choix audacieux : il joue Em pentatonique (E-G-A-B-D) sur cet accord et souligne ainsi la #9 de E7, la note Sol. La superposition entre la tierce majeure de E7 (Sol dièse) sur la rythmique et la tierce de Em pentatonique (Sol) du lead rappelle l’improvisation blues qui fonctionne en grande partie sur ce principe de superposition majeure/mineure.
  • Le dernier accord, A7(b9) a pour fonction de ramener la grille vers le centre tonal Ré mineur. L’enchainement A7 => Dm7 correspond en effet à un V I mineur, la b9 accentuant encore plus cette notion de tension – résolution qui régit le mouvement des cadences entre les différents accords. Le jeu altéré sur le Vème degré d’un V I mineur est un classique de l’improvisation jazz et c’est exactement ce qui se passe dans cet extrait. La gamme altéré est en effet très employée en jazz car elle contient tous les enrichissements non diatoniques d’un accord de dominante : 1 b9 #9 3 #11 b13 b7. Cette gamme donne alors une impression de grande tension sur le dernier accord de notre grille. Ici, en La, on a donc les notes suivantes : A-Bb-B#-C#-D#-F-G.

Le guitariste nous offre une belle illustration du concept de modulation et souligne la grille d’une manière quasi scolaire, ce qui est une aubaine pour un blog pédagogique !

On voit que la gestion de la dissonance est un vrai outil dans le discours de l’improvisateur. Ici, ce phénomène va en s’accentuant au fil de ces 4 mesures comme on peut le voir sur le récapitulatif ci dessous.

scales_solo_highTime

J’espère que ce relevé et cette mini-analyse vous ont intéressé. Cet exercice a été très enrichissant pour moi et j’espère vous avoir donné envie de vous pencher sur les mécanismes à l’œuvre dans vos soli préférés.

J’en profite pour vous rappeler l’existence des playlists Guitar School Garden sur Spotify (ici, ou encore ) qui rassemblent chacune une quinzaine de titres autour de la guitare dans des styles extrêmement variés. N’hésitez pas à vous abonner et à partager !

Have fun !

A propos de l'auteur : Alexis

A propos de l’auteur : Alexis

Créateur et administrateur de Guitar School Garden. Sur Twitter : @guitarschgarden et @twablatures.

4 commentaires

  • Alexis dit :

    Super, un bon exercice pour travailler son groove ^^.

    J’avais cru que tu avais abandonné le blog, ça fait super plaisir de voir que tu continues à écrire des articles.

    Merci !

  • thierry dit :

    Et ben bravo

  • Quentin dit :

    Yeah GSG est de retour !
    Super article sur un super guitariste et un super artiste aux paroles qui font sens !

  • jules dit :

    Merci pour ton retour

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